À l’heure où les applications de rencontre sont devenues des outils incontournables pour rencontrer l’amour, elles se révèlent aussi être le reflet brut de nos biais sociaux. Si les discriminations dans le dating existent depuis toujours, leur ancrage dans les algorithmes numériques amplifie des mécanismes insidieux comme le colorisme et le racisme.
À travers cet article, nous allons explorer en profondeur comment ces dynamiques discriminatoires s’expriment dans les espaces numériques du dating, pourquoi elles sont si ancrées et quelles en sont les conséquences sur les personnes racisées. Un sujet sensible mais indispensable à comprendre si l’on souhaite construire un espace de rencontre plus inclusif.
Comprendre le colorisme : une discrimination au sein même des groupes racisés
Le colorisme désigne la discrimination fondée sur la teinte de la peau, souvent à l’intérieur d’une même communauté ethnique ou raciale. Ce phénomène valorise les peaux plus claires au détriment des peaux plus foncées. Hérité du colonialisme et des systèmes de hiérarchisation raciale, le colorisme traverse aujourd’hui les relations sociales, culturelles et amoureuses.
Dans le contexte du dating, ce mécanisme est amplifié par les critères de beauté standardisés promus par les médias et les algorithmes. Une personne noire à la peau claire recevra statistiquement plus de « likes » ou de matchs qu’une personne noire à la peau plus foncée. Cette hiérarchie coloriste est particulièrement visible sur les applications où les profils sont triés et classés en fonction de leur popularité.
Les discriminations raciales dans les applications de rencontre : un biais algorithmique bien réel
Les discriminations dans le dating ne sont pas seulement le reflet des préférences personnelles. Elles sont aussi le produit de systèmes algorithmiques qui classent et présentent les profils selon des logiques de performance et de désirabilité largement teintées de racisme systémique.
Une étude menée par OKCupid révélait déjà en 2014 que les utilisateurs blancs privilégiaient massivement d’autres utilisateurs blancs, tandis que les hommes noirs et les femmes asiatiques étaient les moins « likés ». Ce constat se retrouve dans la plupart des grandes applications de rencontre, où la notion de « préférences » raciales dissimule souvent des préjugés profondément ancrés.
Dans ce contexte, les personnes racisées sont non seulement moins visibles, mais elles subissent aussi une fétichisation. Les femmes asiatiques sont par exemple souvent réduites à des fantasmes exotiques, tandis que les hommes noirs sont hypersexualisés. Ces stéréotypes raciaux influencent directement les dynamiques de pouvoir dans les interactions amoureuses.
Le poids des algorithmes : qui décide de qui est désirable ?
Les algorithmes des applications de rencontre sont construits pour maximiser l’engagement. Ils apprennent en observant nos comportements : qui nous « likons », qui nous ignorons, combien de temps nous passons sur certaines photos. Ce mécanisme, en apparence neutre, finit par reproduire et renforcer nos biais raciaux.
Une personne blanche qui « swipe » systématiquement vers la gauche les profils noirs ou arabes envoie un signal à l’algorithme : « je ne suis pas intéressée par ces profils ». Résultat : l’application montre de moins en moins de profils racisés à cette personne. Ce tri algorithmique, sous couvert de répondre aux préférences de chacun, invisibilise littéralement certaines populations.
Ce biais s’observe aussi dans les descriptions de profil. Les mentions « pas de noirs », « pas d’asiatiques » ou « seulement attiré par les blancs » sont encore courantes. Ces préférences racialisées ne relèvent pas d’un simple « goût personnel » : elles sont l’expression directe d’un racisme structurel normalisé par les plateformes elles-mêmes.
Colorisme et préférences raciales : une question de socialisation
On entend souvent l’argument selon lequel « on ne contrôle pas qui nous attire ». En réalité, nos préférences amoureuses sont largement socialisées. Dès l’enfance, les standards de beauté valorisent la peau claire, les traits européens, les cheveux lisses. Ces normes façonnent nos désirs de manière inconsciente.
Les applications de rencontre ne font que reproduire cette socialisation. En mettant en avant les profils les plus « populaires », elles créent une boucle de rétroaction qui renforce les normes existantes. Les profils racisés, moins likés, sont moins visibles, ce qui perpétue leur invisibilisation.
Cet enjeu fait écho à la réflexion sur la diversité des modèles relationnels. Comme le souligne notre article dédié à la monogamie, polyamour et solomour, chaque individu doit pouvoir inventer son propre équilibre amoureux, sans subir la pression des normes dominantes, qu’elles soient raciales ou relationnelles.
Le contexte post-MeToo : un espoir d’évolution ?
Depuis quelques années, la question de la diversité dans les relations amoureuses s’inscrit dans un contexte plus large de remise en question des dynamiques de pouvoir dans la séduction. Le mouvement #MeToo a poussé les applications de rencontre à repenser certaines pratiques, notamment en matière de consentement et de respect.
Dans cette dynamique, certaines plateformes commencent timidement à intégrer des réflexions sur l’inclusivité raciale. Cet enjeu s’inscrit dans un mouvement plus vaste que nous analysons en détail dans notre article dédié aux nouvelles règles du flirt à l’ère post-MeToo. Cette réflexion est essentielle pour penser un dating réellement respectueux, qui ne réduit pas l’autre à une couleur de peau ou à une origine ethnique.
Construire un dating plus inclusif : quelles pistes d’action ?
Face à ce constat, plusieurs solutions existent pour lutter contre les discriminations dans le dating :
- Encourager les applications à diversifier les visuels mis en avant dans leurs campagnes.
- Sensibiliser les utilisateurs aux biais raciaux dans leurs préférences.
- Proposer des filtres anti-discrimination qui empêchent l’affichage de préférences raciales explicites.
- Former les équipes tech à la conception d’algorithmes éthiques, capables de corriger les biais de visibilité.
Certaines applications, comme Bumble ou Hinge, ont commencé à réfléchir à des solutions concrètes, en bannissant par exemple les descriptions de profil explicitement racistes. Mais ces initiatives restent marginales face à l’ampleur du problème.
Les discriminations dans le dating ne sont pas de simples maladresses individuelles. Elles s’ancrent dans des structures sociales, historiques et technologiques qui façonnent nos désirs. Les applications de rencontre, loin d’être neutres, participent activement à la reproduction de ces hiérarchies raciales.
Prendre conscience de ces dynamiques est la première étape vers un dating plus éthique et inclusif. Car derrière chaque swipe, c’est une vision du monde et de l’autre qui se dessine. À nous de décider si nous voulons continuer à perpétuer ces biais ou si nous sommes prêts à imaginer des rencontres basées sur une véritable curiosité mutuelle.